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17/09/2009

LE GROS MICHEL

C’est le gros Michel qui est mort… Il avait quarante ans et tout ce fric qui fait tant de bien aux pauvres gens… Je l’ai vu, la dernière fois, il achetait des fleurs chez Opéra, le dépanneur, à deux coins de rue d’ici. Il m’a serré la main, comme ça, très respectueux, onctueux, quasiment, je me demande encore pourquoi. Il ne pouvait pas savoir qu’il allait mourir… J’étais devenu si salement pauvre que j’avais honte d’avoir une tête encore identifiable au milieu des sacs de chips et des piles de magazines… La fois d’avant, quelques semaines, je remontais chez moi, à pied, sous la pluie, un soir de merde. La BM s’arrête au feu rouge, trois cocottes avachies dans la chaleur du bolide, un peu blêmes, comme étourdies de parfum, l’autre gros ours barbu, bagué, roi du monde, insolent rien qu’à être fourré là derrière son volant…

– Eh, Prospère !

Il baisse sa vitre d’un pouce, il m’avait reconnu dans le noir à travers la pluie…

– Va t’habiller, crotté ! il me crie. Tu vas rouiller des os !

Il m’appelait Baribeau autrefois pour me faire chier, du nom de la fameuse marque de cure-dents… Les trois poulettes se bidonnaient, elles, j’étais le dindon, les sacs à main leur en dansaient sur les cuisses par-dessus les manteaux. Elles étaient toutes pâlottes, les chéries, et puis luisantes et colorées aussi à cause des assortiments de foulards et des bibis et des rouges à lèvres tout ramollis. On aurait dit qu’elles avaient déjà commencé à fondre dans leur graisse…

– Est-ce qu’ils mettent des toilettes dans ces autos-là ? je lui rétorque à lui.

– Absolument ! Des payantes !

Ils éclatent, toute la clique. Ils se foutaient de ma fiole, lui, son poulailler portatif, en plein triomphe d’opulence… Le feu vire au vert, la bagnole se débine, une vraie furie, la volaille soufflée en arrière à s’en faire sauter la nuque ! La pédale au plancher, il fonçait, l’abondant ! Je me disais en m’essuyant la face : « T’es prince, mon gars, réellement ! Régner sur cent fois rien comme tu le fais, faut le faire ! Vraiment ! » L’autre en allé, moi dans mes petits souliers craquants, lui au volant de la vie, tout rutilant d’arrogance… Un robineux verrait Crésus lui passer en limousine rose bonbon sous le nez, il en caillerait aussi sec…

– Dégage, déchet !

Il était dans l’immeuble, le gros Michel. Il en achetait, il en vendait. Il en vivait. Il avait quarante édifices à lui en ville, enfin plusieurs, des dizaines, je ne sais pas. Il avait du bien, rue Saint-Hubert, rue Laurier, boulevard Saint-Joseph, partout…

- Michel, comment on fait pour se mettre riche dans l’immobilier ?

- Bah ! t’achètes et tu laisses faire le temps ! Dans « immobilier », t’as « immobile », comprends-tu ? Pense « immobile » ! Pas plus compliqué !

- Oui, Michel…

Lui, son père, sa famille, toute la tribu, de l’égout jusqu’aux greniers, ils avaient la vibrante passion de l’immobile… Construction, réfection, achats… Transactions, revente, profits… Le reste à l’avenant… Toute l’engeance engrangeuse d’argent, une sœur banquière pas pour rien, pas troublés personne à prospérer dans l’indécence générale… La bande de rapaces à se farcir le magot sur le dos du pauvre râpeux chien guenille cherchant tanière… Maintenant il est mort, le gros Michel, confit en fric, pour ainsi dire. Ça donne à réfléchir. Riche et crever comme ça, pour rien, à quarante ans d’âge… Moi sans le sou, pelé, galeux, que dame Fée me laisse encore courir… Je me demande… Je devrais me réjouir ? Peut-être ? Enfin, je songe… Le gros, je le voyais, je changeais de trottoir, j’avais de plus en plus comme une gêne… La pudeur du « démuni »… D’ailleurs plus on est pauvre et plus on a tendance à s’appauvrir encore plus, par fierté, simplement, j’imagine…

Ô sort ! Lui passé outre, moi je reste, Pierrot dans la brume, diaphane… L’insignifiant translucide… Je sais qu’il aimait la vie, lui. Il faut aimer la vie pour avoir envie d’une BMW, non ? Il aimait les motos aussi, du temps de notre jeunesse, il venait pétarader à Sainte-Dorothée… Il faisait peur à personne, tout le monde l’aimait… Qu’est-ce qu’on peut bien faire sur une moto ? J’hériterais de la BM, je la vendrais tout de suite, j’irais m’acheter des cigarettes, quelques paires de chaussettes… Pauvre et vivant, moi qui me survis sans argent ni rien, j’allais dire contre ma propre volonté quasiment, c’est un conte, une fable… Un gag ! Pas drôle, évidemment !… Bref, il est mort, le gros câlisse, ça va l’affecter assez longtemps, je crois… C’est bien triste tout ça…