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17/10/2009

11. NOIR DEMEURE

La vraie solitude, la sale, l’affligeante, la pitoyable et imbuvable solitude, n’est pas celle des solitaires ; c’est celle de ces autres animaux qui se soumettent à l’autorité de la harde, sans laquelle ils suffoqueraient de terreur et imploseraient sous l’effet de leur accablante existence. Ensemble, les animaux se sentent plus forts, et ils le sont peut-être, mais un animal est un animal et un esclave, même s’il se croit fort, est toujours un esclave. Le vrai solitaire n’est pas seul, lui : il est ailleurs, il est autrement et il s’en fout, tant que l’intrus aux gros sabots et à la voix de sergent recruteur ne vient pas le harceler sur ses propres terres. Personne ne peut rien contre lui ; même contraint, c’est encore lui le plus fort ; même si on l’enferme, il reste toujours un homme libre. Il est l’arrogant souverain au petit cigare, assis sous la lampe molle, qui boit du vin italien, qui grignote des Fritos et qui savoure la chaleur du soir en se massant doucement le scrotum (peut-être la rousse, la femme d’un soir, y est-elle allée un peu raide, la nuit dernière) ; il est ce fou qui a tué le rêve et l’espoir et le mensonge et l’illusion, qui fume en regardant passer les eaux du monde et qui sait qu’il n’a rien à faire avant de mourir. Le vrai solitaire est l’homme sans dieu ni maître qui n’aime pas les hommes mais qui s’émeut de leur solitude d’animaux grégaires – cette pauvre supplication tendue comme une main vide vers la figure des Autres pour qu’elle donne enfin un instant de répit et un semblant de sens à leur prodigieuse inutilité cosmique.

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