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30/09/2009

28. FARCES ET ATTRAPES

On peut compter sur les doigts d’une seule main les expériences capables de susciter un sentiment suffisamment chargé d’horreur, de grandeur ou d’absolue stupeur qui ait le pouvoir de faire se dresser l’homme tout entier devant l’entièreté de son négligeable lui-même, de la terrible insignifiance qu’est toute existence, y compris la sienne propre. Moi, par exemple, je serais apparemment, depuis peu, le « père » d’une sorte de prodigieuse petite créature au doux regard bleu dotée d’une étonnante et irrépressible vitalité. Moi, le bout de viande aux yeux morts, j’aurais saucé un morceau de ma carcasse dans l’océan de la Vie, je me serais débarrassé sans m’en soucier de quelques gouttes de mes sécrétions, et du mélange hasardeux de mes sucs et de l’eau de la mer serait né cette espèce de fabuleux poisson. Ils appellent cet inconcevable tour de magie la paternité, mon vieux. Enfin, il paraît que de certaines mixtures faites à partir des déjections des hommes, la vie arrive à se produire, comme ça, miraculeusement, tout à coup. Voilà une de ces occasions que l’existence nous donne de vaciller tragiquement sur notre socle, une de ces rarissimes expériences susceptibles de nous jeter à bas de nous-mêmes et de nous faire éclater en mille morceaux plus dérisoires que les débris de nos misérables jours. Il n’y en a pas beaucoup d’autres qui feront surgir devant notre nullité, avec une pareille intensité, une telle urgence, leur impitoyable exigence, celle de plonger notre regard jusqu’au fond du monstrueux sac à déchets que nous sommes, de mettre toute notre effroyable pourriture et toute notre âme en équilibre dans les deux plateaux de la balance, afin que nous puissions nous juger nous-mêmes pour ce que nous sommes réellement, pour une fois.

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